Bénin, Septennat Wadagni : Gouverner sous la Pression
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Le 24 mai 2026, Romuald Wadagni prête serment à Cotonou avec un bilan économique solide dans une main et, dans l’autre, un dossier sécuritaire que son prédécesseur n’a pas réussi à refermer.
Ce sera le défi central du premier septennat qui s’ouvre, avec le droit constitutionnel d’en solliciter un second.
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Bénin, Septennat Wadagni : Gouverner sous la Pression
Le 24 mai 2026, Romuald Wadagni prête serment à Cotonou avec un bilan économique solide dans une main et, dans l’autre, un dossier sécuritaire que son prédécesseur n’a pas réussi à refermer.
Ce sera le défi central du premier septennat qui s’ouvre, avec le droit constitutionnel d’en solliciter un second.
Il y a quelque chose de presque solennel dans le contraste que présente ce moment. D’un côté, un pays qui vient d’organiser sa quatrième alternance constitutionnelle consécutive dans le calme, avec des taux de croissance que peu de ses voisins peuvent lui envier – 8 % en 2025 selon les projections consolidées de la Banque mondiale, une dette stabilisée, un secteur portuaire qui monte en puissance. De l’autre, un nord qui brûle à bas régime, des frontières qui ne retiennent plus grand-chose, et une menace jihadiste qui a depuis longtemps cessé d’être hypothétique pour devenir une réalité quotidienne dans l’Alibori et l’Atacora. Romuald Wadagni connaît les deux faces de ce pays mieux que quiconque – il en a été, pendant dix ans, l’un des artisans économiques les plus actifs. Mais articuler croissance et sécurité dans le même projet de gouvernance est une tâche d’une autre nature que la gestion d’un portefeuille budgétaire.
Ce que le septennat reçoit en héritage
La menace n’est pas nouvelle. Elle est simplement devenue impossible à nier. Depuis 2021, et de façon sensiblement accélérée à partir de l’été 2022, les départements du nord-ouest béninois subissent les contrecoups directs de l’effondrement sécuritaire sahélien. Le JNIM – Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans – et ses affiliés de la nébuleuse Ansarul Islam ont progressivement étendu leur rayon d’action vers les marges méridionales du Burkina Faso, puis au-delà, dans les espaces frontaliers que le Bénin a longtemps administrés comme des zones périphériques plutôt que comme des territoires stratégiques[1]. Les parcs nationaux de la Pendjari et du W, autrefois vitrines de l’écotourisme ouest-africain, sont aujourd’hui pratiquement verrouillés[2]. Les marchés hebdomadaires se vident avant la tombée de la nuit. Des enlèvements, des embuscades contre des patrouilles militaires, des attaques sur des positions rurales ont marqué les trois dernières années avec une régularité que les autorités béninoises ont d’abord minimisée, puis progressivement reconnue.
Les données d’ACLED (Armed Conflict Location & Event Data) montrent une nette intensification des violences dans le nord béninois depuis 2022. Entre janvier 2022 et mars 2026, plus d’une centaine d’incidents sécuritaires significatifs ont été recensés dans les zones frontalières septentrionales, dont plusieurs dizaines ayant directement affecté des populations civiles. Ce n’est pas un chiffre négligeable pour un pays qui n’a officiellement jamais été en guerre. C’est, selon les métriques habituelles des études de conflits, le seuil au-delà duquel on commence à parler d’instabilité structurelle et non plus d’incidents isolés. La tentative de coup d’État militaire de décembre 2025, déjouée de justesse selon les sources gouvernementales, a ajouté une dimension intérieure à une équation déjà complexe par son volet transfrontalier. Wadagni prend donc le pouvoir dans une configuration où les deux vulnérabilités classiques des États sahéliens – la porosité des marges et l’imprévisibilité du corps des officiers – se dessinent, à des degrés divers, à l’horizon béninois.
L’effort militaire : nécessaire, insuffisant, et sans doctrine claire
La réponse de l’État béninois à cette pression a été, en première instance, une réponse budgétaire. Le budget de la défense nationale est passé d’environ 56 milliards de FCFA en 2019 à près de 118 milliards en 2025, soit un doublement en six ans qui ne s’explique pas seulement par l’inflation ou la revalorisation des soldes, mais traduit un réarmement délibéré, adossé à un plan stratégique 2025-2029 approuvé en conseil des ministres en septembre dernier. Des équipements ont été commandés. Des effectifs ont été projetés dans le nord. Des bases avancées ont été aménagées dans le Borgou supérieur et dans l’Alibori. L’opération « Mirador », lancée à l’automne 2022, a permis quelques succès tactiques indéniables : des réseaux de ravitaillement neutralisés, des zones temporairement sécurisées, des liaisons coupées entre groupes opérant de part et d’autre de la frontière burkinabè.
Mais une ligne tenue n’est pas un problème résolu. Ce que l’effort militaire béninois a montré jusqu’ici, c’est une capacité à contenir, pas à résorber. Les groupes armés s’adaptent. Ils se fragmentent en cellules plus petites, modifient leurs couloirs de déplacement, exploitent les vides que l’armée laisse derrière elle lorsqu’elle se repositionne. Ils opèrent, surtout, dans une sociologie rurale qu’ils connaissent mieux que les bataillons déployés depuis Cotonou (sud) ou Parakou (centre-nord). Car la clé de leur implantation n’est pas militaire au premier chef, elle est sociale. Dans des villages où l’État n’a jamais vraiment existé autrement que sous la forme du percepteur ou du policier, un groupe armé qui règle les litiges fonciers, qui offre de la protection, qui paye comptant pour des informations ou des services logistiques, dispose d’un avantage comparatif que les hélicoptères de patrouille ne suffiront pas à effacer. L’arsenal sans la gouvernance ne règle rien de durable. C’est la leçon du Mali. C’est la leçon du Burkina. Le Bénin n’a pas de raison d’y faire exception.
Le casse-tête diplomatique d’un voisinage déstructuré
Romuald Wadagni hérite également d’une carte régionale profondément reconfigurée, et pas à son avantage. La rupture consommée entre les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a effacé les mécanismes de coopération sécuritaire transfrontalière qui, même imparfaits, permettaient un minimum d’échanges de renseignement et une coordination opérationnelle sur les zones grises. Le retrait de la MINUSMA du Mali en 2023, puis la dénonciation progressive des accords de coopération avec les partenaires occidentaux par Bamako, Ouagadougou et Niamey, ont laissé la sous-région sans architecture sécuritaire collective opérationnelle.
Pour le Bénin, cela signifie que sa frontière nord-ouest avec le Burkina Faso est désormais une ligne de contact avec un État voisin dont les propres forces armées peinent à contrôler une large fraction du territoire national, et dont le gouvernement de transition n’entretient plus avec Cotonou qu’une coopération résiduelle et méfiante. La frontière avec le Niger, au nord-est de l’Alibori, présente une configuration similaire. Ce sont deux espaces que le Bénin ne peut ni fermer, ni surveiller efficacement avec ses seuls moyens. Les partenaires internationaux, notamment l’Union européenne à travers différents mécanismes d’appui sécuritaire régionaux, ainsi que les États-Unis via l’United States Africa Command et le programme African Contingency Operations Training and Assistance de formation des forces, continuent d’apporter un soutien en matière de formation, de renseignement et de coopération sécuritaire. Mais ils opèrent dans un environnement régional dont la prévisibilité stratégique s’est fortement dégradée depuis 2022, rendant plus difficile l’identification des menaces, des alliances mouvantes et des zones de projection des groupes armés.
Le vrai agenda sécuritaire : relier le nord au projet national
Ce que le septennat Wadagni doit résoudre et ce que ni les hélicoptères ni les partenariats militaires ne peuvent résoudre à sa place, c’est la question de la légitimité de l’État dans ses propres marges. Le taux de pauvreté multidimensionnelle dans l’Alibori et l’Atacora dépasse 65 % selon les données de l’EMICoV 2022. Le taux de scolarisation dans le nord reste inférieur de vingt points à la moyenne nationale. Les transferts budgétaires vers ces deux départements représentaient, en 2023, 7,2 % des dépenses publiques d’investissement pour une population qui constitue 11,4 % du total national. L’arithmétique est cruelle – et elle est connue des populations concernées avant de l’être des planificateurs de Cotonou.
Un jihadisme qui recrute dans la pauvreté ne se combat pas seulement avec des fusils. Il exige une réponse qui rende à l’État son avantage comparatif là où il l’a perdu : l’école, la santé, la justice, l’eau, la route. Cela suppose des arbitrages budgétaires courageux, une administration déconcentrée qui fonctionne réellement au-delà du troisième arrondissement de Cotonou, et une doctrine de gouvernance des zones frontières que le Bénin n’a jamais vraiment formalisée. Ce ne sont pas des objectifs impossibles. Wadagni a montré, à la tête des Finances, qu’il sait construire des priorités et y tenir dans la durée. Mais la construction sécuritaire du nord requiert une logique différente de la consolidation budgétaire. La situation est structurellement différente dans le Sud, où l’État est historiquement mieux implanté et plus présent dans les dynamiques locales. Dans le Nord, la stabilisation exige au contraire une implication politique continue et des relais locaux dotés d’une réelle légitimité.
Sept ans pour ne pas rater la fenêtre
Ce septennat s’ouvre dans une fenêtre qui n’attendra pas. La progression des groupes armés dans les États côtiers du golfe de Guinée n’est pas un scénario prospectif : c’est un mouvement documenté, mesuré, que chaque rapport semestriel de l’ACLED ou de l’International Crisis Group confirme avec des chiffres toujours plus précis. Le Togo fait face à une pression sécuritaire croissante dans sa région des Savanes, sans pour autant en avoir perdu le contrôle. Le Ghana s’inquiète de sa frontière nord avec le Burkina Faso. La Côte d’Ivoire mobilise des moyens considérables pour contenir une menace persistante. Le Bénin, déjà touché au nord, n’est pas à l’abri d’une diffusion progressive de l’insécurité, selon une dynamique régionale qui épouse les continuités territoriales et les failles de gouvernance.
Wadagni a sept ans, peut-être quatorze puisque la constitution lui accorde le droit à un second mandat. Mais dans la géopolitique sahélienne actuelle, sept ans représentent l’éternité ou l’instant, selon les choix faits dans les deux premières années. Les groupes armés présents au nord ont la capacité de perturber durablement les efforts de stabilisation, mais pas nécessairement de les rendre impossibles. Un programme crédible, financé et porté politiquement au plus haut niveau pourrait encore modifier substantiellement la trajectoire actuelle. Un premier septennat qui se contentera de maintenir la pression militaire tout en remettant à plus tard la réforme de la gouvernance des territoires frontières prend le risque de léguer à la prochaine mandature – en 2033, qu’elle soit la sienne ou celle d’un successeur – un problème considérablement plus difficile à résoudre que celui qu’il reçoit aujourd’hui. L’histoire récente de la région est parsemée de fenêtres manquées. Cotonou n’a pas encore raté la sienne. La question est de savoir si le nouveau président mesure pleinement le prix qu’il faudra payer pour la tenir ouverte.
Ce commentaire s’appuie sur des données de l’ACLED (2022-2026), de la Banque mondiale, du FMI (Article IV Review, 2024-2025), de l’EMICoV 2022, de l’INSTaD, du ministère de l’Économie et des Finances du Bénin, ainsi que du plan stratégique 2025-2029 des Forces armées béninoises. Les chiffres relatifs au budget de la défense nationale s’appuient aussi sur les documents budgétaires officiels béninois.
[1] Ansarul Islam est un mouvement jihadiste burkinabè fondé par Malam Ibrahim Dicko dans la province du Soum en 2016. Initialement autonome, le groupe a progressivement développé des liens opérationnels étroits avec le JNIM, au point d’être souvent considéré comme intégré à sa sphère d’influence.
[2] Voir carte UNESCO ci-dessous
(Photo credit: Wikimedia Commons)
