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Bénin, présidentielle 2026 : vitrine démocratique et fractures silencieuses

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Le Bénin aime à se raconter comme une exception. Et il n’a pas tout à fait tort. Dans une sous-région où les coups d’État se sont enchaînés à un rythme que l’on n’avait plus vu depuis les lendemains des indépendances – Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon, tous basculés entre 2020 et 2023 (ICG, 2024) – Cotonou, elle, tient.

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Bénin, présidentielle 2026 :
vitrine démocratique et fractures silencieuses

À quelques jours du scrutin du 12 avril, le modèle béninois résiste à la comparaison régionale.

Il résiste moins bien à l’examen intérieur.

Le Bénin aime à se raconter comme une exception. Et il n’a pas tout à fait tort. Dans une sous-région où les coups d’État se sont enchaînés à un rythme que l’on n’avait plus vu depuis les lendemains des indépendances – Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon, tous basculés entre 2020 et 2023 (ICG, 2024) – Cotonou, elle, tient. Les généraux restent dans leurs casernes. Les élections se préparent dans les délais constitutionnels. Le pays continue d’afficher, face à ses partenaires, le visage d’une démocratie ouest-africaine qui sait gérer ses transitions sans fracas militaire. C’est réel. Ce n’est pas rien. Mais cette image a ses angles morts, et c’est précisément là qu’il faut regarder à l’approche du 12 avril.

 

Un pluralisme préservé dans sa forme, appauvri dans sa substance

Les réformes électorales engagées à partir de 2019 ont profondément reconfiguré le paysage partisan béninois. Techniquement, il s’agissait d’ajustements en apparence anodins : relèvement des seuils de représentativité, conditions d’accès aux compétitions révisées, encadrement du financement des partis. Dans les faits, le dispositif a fonctionné comme un filtre sélectif d’une redoutable efficacité. Le PRD de Me Adrien Houngbédji, longtemps colonne vertébrale d’une opposition structurée, a disparu de l’Assemblée et s’est fondu dans l’Union progressiste le renouveau (UPR). Les Démocrates d’Éric Houndété et de Boni Yayi ont alterné boycott et réintégration dans un cadre qu’ils contestent sans pouvoir le modifier. Une opposition contrainte de jouer dans un terrain qu’elle n’a pas délimité finit par jouer le jeu qu’on lui propose.

Ce que le dispositif de 2026 laisse en place ressemble ainsi moins à une compétition ouverte qu’à une rotation à l’intérieur d’un arc politique soigneusement délimité. D’un côté, Romuald Wadagni, dix ans ministre de l’Économie sous Patrice Talon, artisan d’une croissance qui a atteint 6,7 % en 2022 et s’est établi à 8 % en 2025 selon les données de la Banque mondiale (Banque mondiale, 2025) – des chiffres régulièrement salués par Bretton Woods. La revue Article IV du FMI de 2024 notait la consolidation budgétaire, le déficit ramené à 3,9 % du PIB, la dette stabilisée autour de 52 % (FMI, Article IV 2024). Ce sont ses chiffres. Il en revendique le bilan, à juste titre. Mais il est aussi, dans la configuration actuelle, le candidat d’un système qui organise sa propre succession.

De l’autre côté, Paul Hounkpé et les FCBE incarnent ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’opposition « constructive ». La formule dit tout sur la nature des rapports de force : une opposition qui se définit par ce qu’elle ne conteste pas n’est pas une opposition de rupture. C’est une opposition de gestion. Le taux de participation aux législatives et municipales de mars 2026 – officiellement établi à 38,6 % par la CENA, descendu sous les 25 % dans certaines circonscriptions du nord – ne relève pas simplement de l’abstention passive. C’est un message. Il dit que pour une partie significative des Béninois, l’offre politique disponible ne les regarde pas encore vraiment.

 

La pression du nord : ce que la campagne effleure sans regarder en face

Il y a une fracture plus profonde peut-être, et certainement plus urgente, que le débat électoral n’aborde qu’en surface. Depuis 2021, et de façon nettement accélérée à partir de 2022, les départements de l’Alibori et de l’Atacora subissent une pression sécuritaire croissante, directement liée à la diffusion territoriale des groupes armés jihadistes depuis le Burkina Faso et, dans une moindre mesure, depuis le Niger. Le JNIM et ses affiliés ont progressivement étendu leur zone de présence jusqu’aux marges béninoises, exploitant la porosité des frontières, la faiblesse des dispositifs de contrôle et la vulnérabilité socio-économique des populations rurales frontalières.

Les données de l’ACLED recensent, entre janvier 2022 et décembre 2025, plus de cent vingt incidents sécuritaires significatifs dans la zone frontalière nord, dont quarante-sept ont directement impliqué des victimes civiles (ACLED, 2026). Les parcs de la Pendjari et du W, autrefois vitrines de l’écotourisme béninois, sont aujourd’hui en grande partie inaccessibles. Plusieurs axes routiers du Borgou nord et de l’Alibori sont devenus impraticables passé dix-huit heures. Ce ne sont pas des abstractions géopolitiques. Ce sont des faits qui structurent le quotidien de populations déjà fragilisées, et qui ne remontent pas toujours jusqu’aux bulletins d’information de Cotonou.

Ces chiffres ont un visage, un nom – et pourtant ils passent rarement le cap de Parakou dans les journaux de Cotonou. Selon le Programme alimentaire mondial, le taux d’insécurité alimentaire sévère dans l’Alibori atteignait 34 % en fin d’année dernière, contre 18 % à l’échelle nationale (PAM, 2025). Le taux de pauvreté multidimensionnelle dans les deux départements frontaliers dépasse 65 % – EMICoV 2022 – alors que la moyenne nationale s’établit à 38,5 % selon l’INSTaD 2022. Le budget de la défense et de la sécurité intérieure a progressé de 56 milliards de FCFA en 2019 à 481 milliards en 2026 – multiplié par plus de huit en à peine sept ans. Cet effort est réel, et il faut le dire. Mais l’argent ne suffit pas quand la doctrine est absente. La réponse béninoise reste une réponse de militaires envoyés tenir une ligne, sans que personne ne parle vraiment aux populations qui vivent de l’autre côté.

Entre Kandi et Cotonou : deux réalités qui ne se parlent pas encore vraiment

Il y a huit heures de route entre Kandi et Cotonou. Il y a bien davantage que de la distance entre ces deux réalités. L’une administre des agrégats macroéconomiques qui font briller les tableaux de bord des institutions financières internationales. L’autre gère quelque chose de plus immédiat – la peur que les enfants ne rentrent pas de l’école, la prudence qui vide les marchés hebdomadaires, la fragmentation d’une cohésion sociale qui se délite dans des territoires déjà marqués par des décennies de sous-investissement public.

Ce décalage est mesurable. Le coefficient de variation des revenus entre le littoral et le nord s’établit à 2,3 pour 2025 selon l’INSTaD, plaçant le Bénin parmi les économies ouest-africaines à plus forte divergence territoriale. La croissance à 7,5 % (Banque mondiale/FMI, 2025) est réelle – mais elle est géographiquement concentrée dans le couloir atlantique, autour du port de Cotonou et des zones économiques spéciales. Dans l’Alibori et l’Atacora, le taux de pauvreté monétaire reste supérieur à 60 %. Les transferts budgétaires vers ces départements représentaient, en 2023, 7,2 % des dépenses publiques d’investissement pour une population qui constitue 11,4 % du total national (INSTaD/MEF, 2023). L’arithmétique parle d’elle-même – et elle parle mal.

La campagne électorale de 2026 s’est partiellement saisie de ces enjeux. Romuald Wadagni a ouvert sa campagne à Kandi le 27 mars, traversant Banikoara, Segbana, Bembéréké, Nikki, Parakou et l’Atacora entier en soixante-douze heures – un choix peu conventionnel, politiquement significatif. Les engagements annoncés – hôpital international à Parakou, pont sur l’Okpara à Tchaourou, réouverture de la Société sucrière de Savè, mécanisation agricole – témoignent d’une tentative sérieuse de territorialiser le programme. Mais le test ne sera pas dans les discours. Il sera dans les arbitrages budgétaires de la première année. Les promesses du nord ont une durée de vie souvent inversement proportionnelle à la distance qui les sépare de Cotonou.

 

Ce que cette élection révèle du modèle

La présidentielle du 12 avril ne réservera pas de surprise sur le plan des résultats. Ce n’est pas là que se joue l’essentiel. Ce qu’elle révélera – et c’est autrement plus instructif – c’est l’état de santé d’un modèle. Le modèle béninois – démocratie procéduralement rigoureuse, croissance soutenue mais spatialement inégale, stabilité construite au prix d’un pluralisme réduit – a tenu là où ses voisins ont basculé. Ce n’est pas rien. C’est même, dans le contexte sahélien actuel, presque remarquable.

Mais un modèle qui tourne sur lui-même finit par se gripper. La désaffection d’une partie de l’électorat, l’absence d’une vraie alternative, les fractures territoriales qui s’élargissent, et une menace sécuritaire qui n’est plus périphérique depuis longtemps : voilà les dossiers qui attendront le prochain président sur son bureau dès le lendemain du scrutin, quelle que soit l’ampleur de sa victoire. Les tableaux de bord macro-économiques ne diront pas tout de sa réussite ou de son échec. Ce qui comptera, c’est ce que la croissance aura finalement touché – et à qui elle aura encore tourné le dos.

 

  • Ce commentaire s’appuie sur des données de l’ACLED (2022-2025), de la Banque mondiale, du FMI (Article IV Review, 2024), du Programme alimentaire mondial, de l’INSTaD (EMICoV 2022 ; données budgétaires et de la CENA. L’auteur a conduit des entretiens de terrain dans les départements de l’Alibori, du Borgou, de l’Atacora, ainsi qu’à Cotonou en mars 2026.
  • Les opinions exprimées dans ce commentaire sont celles de l’auteur et n’engagent pas l’Institut Egmont.

 


(Photo credit: Wikimedia Commons/Canva Teams)